Par
le Pr Ziri Abbès
Le
suicide constitue aujourd’hui un véritable problème de santé publique dans le
monde, compte tenu, d’une part, de la complexité étiopathogénique, et d’autre
part, des conséquences socio-psychologiques qu’il engendre. Le suicide est un
phénomène universel connu depuis l’antiquité, condamné par les doctrines
religieuses et considéré comme un péché. Le terme suicide a été inventé par
l'Abbé Desfontaines en 1737, remplaçant le terme «d'homicide de soi» longtemps
considéré comme une infraction grave, ce dernier a été défini par Durkheim
1858-1917 comme tout cas de mort qui résulte directement ou indirectement d'un
acte positif ou négatif accompli par la victime elle-même et qu'elle savait
devoir produire le résultat. A noter qu’avant d’arriver à l’acte suicidaire,
l’être humain passe par plusieurs étapes appelées «le processus suicidaire» au
sein duquel on repère trois phases séquentielles, à savoir :
-
la première phase marquée par l'apparition des idées suicidaires où le suicide
est envisagé comme l'une des solutions possibles pour faire face à la
souffrance, rumination de l'idée suicidaire correspondant au sentiment de ne
plus avoir de solution puis c’est la cristallisation et la planification d'un
scénario suicidaire ; à ce stade, la décision est prise et le scénario
s'élabore ;
-
la deuxième phase caractérisée par son passage à l’acte qui est fréquemment lié
à un événement déclencheur qui peut paraître anodin ou, au contraire, très
grave ;
-
la troisième phase ; lorsque l’individu survit à son geste suicidaire, soit la
crise se résout, et un réaménagement physique s’opère, soit au contraire une
nouvelle crise se constitue annonçant une éventuelle récidive. Ce phénomène qui
constitue aujourd’hui un sérieux problème qui inquiète de plus en plus les
spécialistes qui tentent de nouvelles approches pour une meilleure
compréhension de cette forme de violence complexe, jusqu'à présent aucune
théorie ne suffit à elle seule de l’expliquer et parmi celles-ci on pourra
citer les préceptes philosophiques dont chacun dépend du courant, de l’époque
et l’auteur considéré, je cite par exemple Albert Camus dans son livre L’homme
révolté. Il considère le suicide comme une solution à l’absurde puis il
enchaîne qu’il ne faut pas résoudre l’absurde mais l’affronter par la révolte.
Du point de vue sociologique, Émile Durkheim insiste sur la relation
individu/société ; le courant psychologique d’Adler considère que l’acte
suicidaire apparaît à l’occasion d’une situation dévalorisante ou humiliante
qui attise le complexe d’infériorité ; quant aux cognitivistes, Beck rattache
les préoccupations suicidaires à une conceptualisation de la situation présente
comme intenable et désespérés, où le patient croit qu’il ne peut supporter la
continuation de la souffrance et qu’il ne peut trouver une solution à ses
problèmes. Du point de vue neurobiologique, les recherches sont toujours en
cours, les résultats les plus récents mettent l’accent sur plusieurs anomalies,
notamment l’augmentation des sous-types de récepteurs monoaminergiques ; 5HT2A
et 5HT1A, des anomalies de la protéine G et son effecteur la PLC, tout aussi
que son enzyme de phosphorylation la PKC. La complexité du suicide réside non
seulement dans la variété de ses théories explicatives mais également dans la
multiplicité de facteurs de risques, à savoir l’existence d’une pathologie
psychiatrique aiguë ou chronique telle que :
-
les états dépressifs majeurs où le risque suicidaire est plus grand, surtout
dans les formes avec des idées d'auto-accusations ou dans les formes anxieuses
;
-
les psychoses : Le suicide peut être présent dans la schizophrénie, soit à la
phase initiale de la maladie (bouffée délirante aiguë inaugurale), soit à la
phase d’état (suite à des hallucinations auditives et l’automatisme mental), ou
au moment fécond de la schizophrénie, aussi lors d’une phase dépressive
(dépression post-psychotique). Dans les troubles délirants chroniques, les
conduites suicidaires sont moins fréquentes ;
-
troubles anxieux : Le risque suicidaire est présent mais le passage à l’acte
est souvent incomplet, le geste suicidaire prend valeur d’appel à l’autre, de
quête affective où il peut être l’aboutissement d’une lutte inefficace contre
la pulsion dans le trouble obsessionnel compulsif, alors qu’il est théâtral,
souvent en réponse à une sensibilité aux frustrations dans les troubles
conversifs ;
-
personnalités pathologiques : Essentiellement, la personnalité antisociale (se
caractérise par son impulsivité, son intolérance à la frustration,
impossibilité à différer la satisfaction, les conduites dépendantes (alcool,
toxiques), qui sont autant de facteurs favorisant le passage à l'acte) et les
états limites ou borderline (sont fréquemment sujets à des angoisses d'abandon,
des effondrements dépressifs les rendant particulièrement vulnérables aux
conduites suicidaires) ;
-
abus de substances psychoactives ou d'alcoolisme : Il est utile de distinguer
les équivalents suicidaires (overdose toxicomaniaque ou conduites
d'alcoolisation massive aboutissant au coma éthylique) et les tentatives de
suicide. La comorbidité alcoolique augmente le risque de passage à l’acte
suicidaire dans les pathologies psychiatriques, par effet désinhibiteur ;
-
l’existence de facteurs prédisposant : Il s’agit des facteurs susceptibles
d’augmenter la vulnérabilité d’une personne au regard des actes suicidaires,
ils peuvent être regroupés en facteurs individuels, familiaux, et surtout
psychosociaux, comme le chômage et les problèmes économiques, le célibat, les
conflits professionnels… Des facteurs précipitant peuvent être associés et
agissent comme des déclencheurs pour des personnes vulnérables au suicide et
enclines aux comportements suicidaires. En effet, ce sont des évènements ponctuels
susceptibles d’augmenter la perception de vulnérabilité de la personne et qui
peuvent ainsi précipiter le passage à l’acte. Parmi ces facteurs on peut citer
les ruptures amoureuses, échec scolaire, perte de l’autonomie fonctionnelle et
les maladies chroniques surtout chez les personnes âgées. Un élément d’une
importance capitale à signaler c’est l’existence des signes précurseurs au
moment d’un éminent passage à l’acte qu’il faut repérer et à prendre au
sérieux, tels que les messages verbaux directs qui indiquent une intention
claire et précise de mettre fin à ses jours : «J’ai perdu le goût de vivre» ;
«Je vais en finir» ; les messages verbaux indirects qui consistent en un
message où la personne sous-entend qu’elle serait mieux morte : «Vous seriez mieux
sans moi» ; les indices comportementaux qui incluent les changements majeurs et
rapides au niveau des comportements, des humeurs et des attitudes «s’isoler
physiquement ou psychologiquement», «Négligence de la tenue vestimentaire et
l’hygiène personnelle » et les signes psychologiques pouvant indiquer un état
dépressif masqué. Cette complexité et ampleur du phénomène nous a conduit à
organiser, plusieurs congrès à l’EHS Fernane-Hanafi de Oued-Aïssi et au CHU de
Tizi-Ouzou sur les conduites suicidaires. Cette année, c’était les journées
nationales sur «L’actualité des suicides et les tentatives de suicide en
Algérie, perspectives et prise en charge» organisées les 9 et 10 juin 2012 au
CHU de Tizi-Ouzou. Des spécialistes algériens de la majorité des wilayas du
pays ainsi que des spécialistes étrangers, des représentants de la Gendarmerie
nationale, la Sûreté nationale, la Direction de l’action sociale, la Protection
civile, l’éducation nationale, des représentants des affaires religieuses, des
sociologues, des médecins généralistes et des psychologues ont participé
massivement, où le phénomène du suicide a été débattu en long et en large, afin
de mieux le comprendre pour mieux le prévenir. Des résultats épidémiologiques
récents ont été donnés pour illustrer la réalité du suicide. Dans le monde,
selon des études internationales, 815 000 personnes se sont suicidées en 2000,
soit 14,5 décès/100 000 habitants (un décès toutes les 40 secondes), le suicide
est plus fréquent dans les pays développés tels que les Etats-Unis, environ
30/100000 habitants, la Finlande 28/100 000 habitants, la France 17/100 000
habitants, tandis que les pays qui enregistrent les taux les plus faibles de
suicide dans le monde sont les pays de la rive sud de la Méditerranée tels que
la Grèce, l’Espagne et l’Italie avec un taux de 3-6/100 000 habitants.
Cependant, la réalité du suicide chez nos voisins du Maghreb (Tunisie et Maroc)
demeure méconnue où aucun chiffre officiel n’est donné. Cependant, un taux de 3
à 4 suicides/100 000 habitants est officieusement avancé.
Mais
quelle en est de cette réalité en Algérie ?
Plusieurs
études ont été présentées lors de cette journée et selon le professeur Mohamed
Saleh Laidli, chef de service de médecine légale au CHU de Bab-El-Oued, qui a
enregistré 269 cas de suicide en 5 ans entre 2007 et 2011, avec 38 cas en 2007,
45 cas en 2008, 64 cas en 2009, 59 cas en 2010 et 63 cas en 2011 ; toutefois,
ces taux ont été recensés dans un seul service à Alger, sans compter les cas
enregistrés dans les services de médecine légale de Béni Messous, de Mustapha
et de Rouïba. En dehors de quelques études hospitalières, l’étude que nous
avons menée à Tizi- Ouzou s’étalant de 2007 jusqu’en 2012 demeure l’unique
étude prospective faite en Algérie qui révèle que contrairement à ce que les
gens pensaient, le taux de suicide dans la wilaya de Tizi-Ouzou est parmi les
plus faibles en Algérie avec une incidence de 4 à 6/100 000 habitants,
comparativement à Alger, Oran, Sidi Bel Abbès… Parallèlement à ces différentes
interventions, nous avons organisé un atelier de formation continue sur les
modalités d’une meilleure prise en charge, les stratégies d’une prévention
efficace et des recommandations ont été données. Une tentative de suicide n’est
jamais une conduite anodine, elle ne doit pas être banalisée. Outre la
possibilité de survenue de complications somatiques potentiellement mortelles à
court terme, le risque principal est la prolongation d’une souffrance psychique
qui s’exprime fréquemment par une récidive suicidaire, sa prise en charge
repose sur l’accueil des patients au pavillon des urgences, un examen somatique
par une équipe multidisciplinaire qui permet de définir un traitement, une
surveillance adaptée et une prise en charge psychiatrique par une équipe de
médecins psychiatres et de psychologues. La prévention reste le bon moyen de
lutter contre le risque suicidaire, elle est basée sur trois axes :
1
- La prévention primaire : C’est le temps idéal puisque pouvant éviter le passage
à l’acte. Elle vise à diminuer l’incidence du taux d’une affection ou d’un
comportement dans une population non sélectionnée, par des mesures qui
permettent d’améliorer la santé mentale : amélioration de la qualité de vie,
renforcement de l’estime de soi, sensibilisation de la population sur la santé
mentale, augmenter la couverture sanitaire en médecins spécialistes et
améliorer le contenu du programme de formation des médecins généralistes, créer
et animer des réseaux de sentinelles en s’appuyant sur l’associatif).
2
- La prévention secondaire : Concerne une population spécifique «la population
vulnérable», c'est-à-dire ceux qui présentent des facteurs de risque comme le
cas des jeunes, des adolescents, des personnes âgées et des détenus… ou ceux
qui présentent des pathologies mentales.
3
- La prévention tertiaire : Ou encore ce qu’on appelle post ventions est celle
d’éviter et de prévenir la récidive. Elle repose sur les soins aux suicidants
et le repérage des dimensions pathologiques et leur prise en charge à un niveau
individuel et collectif. Au terme de nos travaux, des recommandations ont été
faites, à savoir :
•
ne jamais banaliser les verbalisations suicidaires : parler des suicides est
avant tout ouvrir la porte à un dialogue, écouter la souffrance de l’autre, ce
qui permettra à la personne d’exprimer une idée, une émotion qui l’habite et
peut-être de dissiper partiellement l’angoisse ;
•
ne pas interpréter le suicide comme acte de lâcheté ou de manque de courage :
puisque elle ne permet pas d’expliquer la réalité car pour la plupart des
personnes suicidaires le suicide est considéré comme une manière de mettre fin
à la souffrance ;
•
insister sur le rôle des associations et des réseaux d’accueil et d’écoute dans
la prévention du suicide ;
•
le rôle capital des médecins généralistes et des psychologues : qui sont
impliqués à tous les niveaux du repérage et de la prise en charge des crises
suicidaires, car dans la majorité des cas, le motif des consultations sont des
plaintes somatiques plus au moins précises. Ceci rend difficile la reconnaissance
de la souffrance psychique sous-jacente, et donc le repérage de la crise
suicidaire ;
•
la nécessité de la création d’un observatoire national des tentatives de
suicide et des suicides et d’une mise en place du développement d’une politique
nationale de prévention du suicide.
Par
le Pr Ziri Abbès, directeur général du CHU de Tizi-Ouzou
In LeSoir d’Algérie, 11 novembre 2012
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