vendredi 19 août 2011

Noam Chomsky : Les États-Unis en déclin


Par Noam Chomsky

« C’est un thème commun » que les États-Unis, qui, « il y a seulement quelques années étaient salués d’arpenter le monde comme un colosse avec un pouvoir sans pareil et un attrait énorme, soient en déclin, et dangereusement en face à l’éventualité de leur décadence finale », écrit Giacomo Chiozza, dans le courant numéro du (trimestriel) Political Science Quarterly.
Ce thème est effectivement largement cru. Et c’est avec une certaine raison, même si quelques caractères sont dans l’ordre. Pour commencer, le déclin a débuté depuis que le la puissance américaine ait atteint le point culminant, juste après la Deuxième Guerre Mondiale, et le triomphalisme remarquable suivant la guerre du Golfe dans années 1990 était surtout une auto-illusion.
Un autre thème aussi commun, du moins parmi ceux qui ne se sont pas aveuglés volontairement, est que le déclin Américain est dans une grande mesure auto-infligé. Cet été, l’opéra comique à Washington, qui a écœuré le pays et désorienté le monde, peut ne pas avoir d’équivalent dans les annales de la démocratie parlementaire.
Le spectacle est en mesure d’effrayer les sponsors de la charade. Les entreprises craignent désormais que les extrémistes qu’ils ont aidés dans les élections ne puissent détruire l’édifice sur lequel repose leur propres fortunes, ce puissant État-providence (nanny state) qui assurent leurs intérêts.
L’emprise du pouvoir des entreprise sur la politique et la société – jusque à maintenant surtout financier – a atteint un point tel que les deux organisations politiques, qui à ce stade ressemblent à peine aux partis traditionnels, sont si loin à la droite de la population sur la majorité des questions en débat.
Pour le public, la première préoccupation intérieure est le chômage. Dans les circonstances actuelles, cette crise ne peut être surmontée que par un plan de relance d’envergure du gouvernement, bien au-delà du dernier en date, qui a à peine compenser le déclin dans l’État et les dépenses locaux – quand bien même cette initiative si limitée a sauvé probablement des millions de postes d’emploi.
Pour les institutions financières, la préoccupation principale est le déficit. Par conséquent, seul le déficit est sujet de discussion. Une grande majorité de la population favorise de combler le déficit en taxant les très riches (72%, alors que 27% s’est opposé), selon un sondage du Washington Post-ABC. La majorité écrasante de la population est contre l’arrêt de l’assistance médicale (78% Medicaid(1), 69% Medicare(2)). Le résultat sera ainsi l’inverse.
Le Program on International Policy Attitudes a interrogé le public comment il aurait réglé le déficit. Steven Kull, directeur du PIPA, a écrit : « il est clair que tous les deux, l’administration et la Chambre (des représentants) dominée par les Républicains, sont en décalages avec et les valeurs et les priorités du public, en ce qui concerne le budget ».
Le sondage illustre le fossé profond : « la plus grande différence dans les dépenses est que le public était en faveur de grandes réductions dans le budget défense, tandis que l’administration et la Chambre propose des augmentations modestes. Aussi, le public a favorisé une augmentation des dépenses sur la formation continue, l’éducation et la lutte contre la pollution, plus que l’administration et la Chambre. »
Le dernier « compromis » – plus précisément, la capitulation devant l’extrême-droite – est l’inversion totale, et il est presque certain qu’il conduira au ralentissement de la croissance, et, à long terme, à des préjudices pour tous, hormis les riches qui sont en train d’enregistrer des records de bénéfices (3).
Ce que l’on ne discute même pas, est que le déficit serait comblé si, comme l’a montré l’économiste Dan Baker, le système de santé privatisé en dysfonctionnement est remplacé par un autre similaire à ceux des autres sociétés industrielles, qui coûtent la moitié per capta et sont comparables ou mieux.
Les institutions financières et Big Pharma sont beaucoup trop influents pour que soient considérées de telles options, pourtant cette pensée ne semble guère utopique. Hors de l’ordre du jour pour des raisons similaires sont les autres options économiquement raisonnables, comme une petite taxe sur les transactions financières.
Entre-temps, les nouveaux cadeaux sont régulièrement prodigués à Wall-Street. Le House Appropriations Committee a refusé la demande de budgétisation de la Securities and Exchange Commission, la principale barrière contre la fraude financière. La Consumer Protection Agency est peu susceptible de survivre intact.
Le Congrès déploie d’autres armes dans sa bataille contre les générations futures. Affronté par l’opposition républicaine à la protection de l’environnement, American Electric Power, une grande entreprise publique, a écarté « tout effort important de la nation pour capturer le dioxyde de carbone produit par une centrale de charbon existante, portant ainsi un coup sévère aux efforts visant à limiter les émissions responsables du réchauffement climatique », a rapporté le New York Times.
Les coups auto-infligés, de plus en plus sévères, ne sont pas une innovation récente. Ils remontent aux années 1970, lorsque l’économie politique nationale subissait des transformations majeures, achevant ainsi ce que l’on appelle communément « l’Age d’Or » du capitalisme (d’État).
Les deux éléments majeurs étaient la financiarisation (ce qu’on appelle « FIRE », de : « Finance, Insurance, Real Estate »(4)) et la délocalisation de la production. Le triomphe idéologique de la « doctrine du libre échange », très sélective comme toujours, a programmé d’autres coups, qui se sont traduits par la dérégulation, les règles de gouvernance des entreprises récompensant énormément les PDG pour des bénéfices à court terme, et d’autres décision politiques semblables.
La concentration de la richesse en résultant a engendré une plus grande influence politique, accélérant un cercle vicieux qui a conduit à l’extraordinaire richesse d’une fraction de la population qui représente 1%, majoritairement des PDG de grandes entreprises, gestionnaires de fonds spéculatifs et autres, tandis que les revenus de la plus grande majorité (de la population) ont pratiquement stagné.
Parallèlement, le coût des élections a monté en flèche, enfonçant ainsi plus profondément les deux partis dans les poches des entreprises. Ce qui était resté de démocratie politique, a été miné à mesure que les deux parties vendent aux enchères les postes de leadership aux Congrès, comme le souligne l’économiste politique Thomas Ferguson dans le Financial Times.
« Les principaux partis politiques ont emprunté aux commerçants détaillants à grande surface, tel Walmart, Best Buy ou Target », écrit Ferguson. « Uniques parmi les législateur du monde développé, les partis au Congrès américain affiches désormais les prix pour les postes clés du processus législatif ». Les législateurs qui contribuent le plus au fond du parti, auront ces postes.
Le résultat est, selon Ferguson, que les débats « sont axés beaucoup sur une poignée de slogans dont l’attrait aux blocs d’investisseurs nationaux et les groupes d’intérêts sur les ressources desquels reposent la direction a été testé sur le terrain ». Le pays aux enfers.
Avant la crise de 2007, pour laquelle ils étaient largement les responsables, les nouvelles institutions de l’après-Age d’Or avaient gagné un pouvoir économique surprenant, qui a plus que triplé leur part des bénéfices des entreprises. Après la crise, un certain nombre d’économistes a commencé enquêter sur leur fonctionnement en termes purement économiques. Robert Solow, lauréat du Nobel, conclut que leur impact global pourrait être négatif : « Le succès ajoute rien ou presque à l’économie réelle, tandis que les catastrophes transfèrent la richesse des contribuables vers les financiers ».
En déchiquetant les restes de l’économie politique, les institutions financières jettent les bases pour que continue ce processus fatal – aussi longtemps que leurs victimes sont prêtes à souffrir en silence.

Par Noam Chomsky
Traduit de l’anglais par Lyes Akram.

NDT :
1)- Aux États-Unis, programme d’assistance médicale gratuite.
2)- Aux États-Unis, programme d’assistance médicale aux personnes âgées.
3)- Dans le texte de Chomsky, en anglais, on lit:
« The final “compromise” – more accurately, capitulation to the far right – is the opposite throughout, and is almost certain to lead to slower growth and long-term harm to all but the rich and the corporations, which are enjoying record profits. »
4)- Finance, Assurance, et Immobilier.


Lire l’article original ici.

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