dimanche 15 janvier 2012

Témoignage: une Algérienne arrêtée, déshabillée et torturée moralement pour avoir tenté de participer à un rassemblement pacifique à Alger


Témoignage de Amel Baba
Ils m’ont arrêté hier le 11 Janvier 2012 à 12h00 et ma détention a duré plusieurs heures. J’ai passé des moments difficiles, j’ai senti que c’était des années non pas des heures. Pour cela, je sentais que j’avais besoin de vous raconter ma dure expérience, et ce que j’ai appris à travers elle parce que vous êtes mes frères, parce que ce groupe est ma deuxième maison.

Je suis arrivé à la Grande Poste aux  environs de midi. J’ai été retardée par les inhabituels embouteillages, car l’accès a été fermé par la police qui était partout … je savais qu’ils étaient en état d’alerte maximum à cause de notre action.
Une fois à la Grande poste, je n’ai trouvé personne de mes camarades parce qu’ils étaient tous embarqués par la police dès les premières heures.  J’ai appelé Manar et nous avons convenu  à ce que je prenne des photos des policiers et leurs voitures et leur blocus de la place, mais ils m’ont arrêtée… J’étais choquée. Pourquoi  nous empêchent-ils de  nous exprimer ??? Nous ne voulions pas faire du mal, juste de nous exprimer d’une manière pacifique. Nous leurs faisions peur à ce point ??? 
J’ai senti un immense sentiment de colère à ce moment. Je me suis assise sur un banc et j’ai sorti mon téléphone et en faisant  semblant d’avoir reçu un appel, j’ai commencé à parler et à prendre des photos en cachette. Puis je me suis levée et je marchais tout en prenant des photos, j’en ai pris beaucoup  d’eux et de leurs véhicules. En prenant place sur un banc, quelqu’un m’a pris par surprise mon portable de derrière. En regardant derrière moi j’ai trouvé 3 à 4 policiers en tenue et un autre en civil, c’est ce dernier qui a pris mon portable et qui m’a demandé de m’asseoir. 
Ils étaient  trois ou quatre et un autre en civil qui m’a pris le téléphone et m’a demandé de m’asseoir et de ne pas bouger jusqu’à ce qu’ils me le demandent. Il a pris place devant moi tandis que les autres m’ont encerclée. Il m’a dit : « Ne mens  pas, ne te justifies pas, je te connais très bien et je sais qui  tu es, alors évites de trop parler.
Ils m’ont embarquée dans leur véhicule et m’ont emmenée au commissariat. Une fois arrivée sur les lieux,  ils m’ont mis dans un bureau où l’enquête a commencé immédiatement. Le bureau était plein de policiers. Celui en civil a été le premier à m’interroger. La façon avec laquelle il me parlait donnait l’impression qu’il me connaissait très bien et connaissait notre groupe aussi.
Il me posait des questions et répondait  par lui-même. La première chose qu’il me dit : « Je te connais et je sais qui tu es, n’essaies pas de me dribbler. Je connais aussi le groupe du 08 mai 1945, j’étais avec vous à la réunion que vous tenus à LA LIGUE DES DROITS DE l’HOMME, et je vous ai vu prendre des photos, n’est-ce pas ? »
J’ai bien sûr nié, et je lui ai dit : « vous m’avez probablement pris pour une autre personne ». Il a explosé en criant  et m’a demandé de me taire. Puis il a eu un sourire moqueur et  m’a dit : « Au fait, vous gardez toujours les T-shirts que vous avez porté ce jour là ? » en poursuivant :  « je vous connais tous », et il a commencé à me citer les noms de quelques membres du groupe, puis il me donna son portable et m’a dit : « tu veux appeler X pour t’assurer, voila son numéro. Appelles-le  toi-même. » Puis j’ai vu effectivement  le nom du membre du groupe mentionné dans son téléphone.
Il m’a dit m’avoir vu lors du rassemblement du MJIC et que je portais ce jour-là un manteau rouge. Puis il me demanda : « quelles sont vos relations avec le mouvement du 8 mai 45, avec Rachad et avec Mohamed Larbi Zitout ? ». J’ai répondu que je ne connaissais ni Rachad, ni le mouvement du 8 mai 45 ni Zitout. Mais il insistait de plus en plus, en répétant les questions tout en cristallisant ses questions sur le mouvement du 8 mai 45 de manière étrange, alors que moi, je réitérais les mêmes réponses. 
Puis il m’interrogea sur le nom de l’école primaire où j’exerçais qu’il nota sur son calepin. Puis il me dit : « Nous allons contacter la direction académique de la wilaya de Boumerdés pour me révoquer ». Puis il poursuivra en me disant : « Sais-tu que tu vas passer la nuit ici ? ». « Nous allons te préparer un lourd dossier  et tu seras présenté demain devant le procureur de la République, puisque tu ne veux pas parler et c’est toi la perdante ». Il regarda ses collègue et dira: connaissez-vous ces gens  « des sourds, muets et aveugles ».  Puis il me fusilla d’un regard chargé de haine et me dit : « je ne te comprends pas. J’ai connu des opposants du RCD et d’autres partis. Ils parlaient et exprimaient leurs idées. Quant à toi, tu n’exprimes rien et tu n’es  rien ». Puis il se leva en disant : « je vous la laisse maintenant». Il sortit oua el Hamdou Lillah, car je ne pouvais plus supporter son regard haineux indescriptible. 
Puis commença la seconde étape de l’interrogatoire avec les mêmes questions sur le mouvement du 8 mai 45, de mes relations avec lui et sur mes revendications. Dans le bureau se trouvaient deux policières dont l’une fouilla mon sac à main et trouva une pancarte que j’avais préparé pour le rassemblement et sur laquelle était écrit : «Ya Medelci, l’algérien est libre, il n’est pas français» et sur laquelle j’avais ajouté : «mouvement du 8 mai 45 ». Cette découverte les rendit enragées et les pressions morales s’accentuèrent sur moi. Les questions se mirent à pleuvoir sur les raisons d’un tel slogan, sur ce que je voulais qui sommes-nous en tant que membres du mouvement du 8 mai 45 et sur d’autres choses. Parfois ils m’interrogeaient sur ma vie privée comme par exemple mon niveau d’études, le nombre de sœurs et ce qu’elles font dans la vie, tout cela pour augmenter la pression sur moi. Elles me disaient que j’allais porter préjudice à ma famille et que c’était une honte à l’avenir pour mes sœurs, et j’allais leur attirer l’opprobre quand les gens sauront que j’ai été arrêté. Et que mes sœurs ne « trouveront plus jamais de travail au sein des institutions de l’Etat ». Je pleurais en silence, sans dire un seul mot. Puis les policiers sortirent, me laissant avec les deux policières seulement qui me demandèrent d’enlever mon manteau pour me fouiller. Je l’ai enlevé et remis à l’une d’elles qui le secoua violemment et fouilla ses poches. Puis l’autre me dit : « allez, allez, déshabilles-toi totalement ». Ainsi elles m’obligèrent à me déshabiller complément, y compris mes sous-vêtements. Je suis restée nue comme au jour de ma naissance !!! La policière se mit à secouer tous mes vêtements. Je lui ai dit : « que penses-tu trouver dans mes vêtements ? ». Elle me répondit en hurlant à la figure : « cela ne te concerne pas, tais-toi. Tu ne vas pas me montrer mon travail ! ». Après m’être rhabillée, les policiers entrèrent à nouveau et l’interrogatoire se poursuivra dans un autre bureau et là j’ai trouvé d’autres policiers qui me posèrent les mêmes questions sur notre mouvement et qui sommes-nous. L’un d’eux me dit : « nous sommes capables de te garder ici, tu es   accusée de rassemblement. Sais-tu ce qu’est un rassemblement non autorisé ? Réponds ! ». J’ai répondu : non. Il s’approcha de moi et me dit : «  nous allons t’apprendre ce que c’est pour que tu n’oublies pas ». Et à chaque fois ils m’interrogeaient : « pourquoi pleures-tu, nous te faisons aucun mal pourtant ? Nous nous comportons correctement avec toi. Réponds seulement aux questions et il ne t’arrivera rien. Pourquoi tiens-tu à garder le silence ?» A ce moment-là, mon amie Manar tentait de me contacter téléphoniquement et insistait à rappeler à chaque fois. Mon téléphone était chez eux. L’un d’eux me dit : « qui est cette Manar ? ». « Allez, vas-y, réponds-lui, parles avec elle»  me dirent-ils en me tendant le téléphone. Je refusais de répondre. Puis ils me dirent : « De quel pays est ce numéro de téléphone ? Réponds, de quel pays vient cet appel ? ». Je restais clouée dans mon coin, sans mouvement ni parole. Seules mes larmes coulaient à flot. L’un des policiers me dit : « Crois-tu que nous ne pouvons pas localiser le pays d’où vient  l’appel avec ce numéro ? » puis il contacta Manar avec son téléphone et partit dans un autre bureau pour lui parler. Je disais en mon for intérieur : « ya Manar, ne réponds pas, s’il te plait, ne répond pas ». Puis il revint et me dit : « j’ai discuté avec elle et si j’avais voulu, je me serais fait passé pour un membre du mouvement et je serais ainsi restée en contact avec elle». Puis ils cherchèrent dans l’annuaire téléphonique et trouvèrent que l’appel venait d’Egypte alors qu’ils croyaient qu’il venait des USA. 
Les heures passaient très lentement et je sentais que j’allais m’effondrer, que je ne pouvais plus résister mais j’évoquais à chaque instant Dieu pour qu’il me donne force et courage pour tenir le coup.
Finalement, ils m’ont transféré dans un autre bureau où il y avait d’autres policiers. Une policière me donna une bouteille d’eau minérale qu’elle acheta pour moi. J’ai bu une gorgée et ils me demandèrent de me calmer et de répondre aux questions. 
L’un des policiers me dit : « Plus tu collaboreras et que tu répondras aux questions, plus l’heure de ta libération approchera et si tu persistes dans ton mutisme, nous répéterons autant de fois l’interrogatoire et nous resterons dans cette situation de statu-quo ». Puis il poursuivra : «  je te promets qu’il n’y aura pas de poursuites judiciaires contre toi et dès la fin de l’interrogatoire, tu rejoindras ton domicile ».
Je savais pertinemment qu’ils n’avaient pas besoin de mes réponses, car ils savaient tout de moi et du mouvement. Mais ils voulaient des aveux de ma part, je ne sais pourquoi. J’avais cependant décidé de ne rien reconnaitre, quelque soient leurs tentatives et pour cela il fallait que je dise n’importe quoi pour échapper à leur prise. 
Après une courte réflexion, j’ai répondu : « ok, je suis d’accord ».
A partir de ce moment, ils ont commencé à enregistrer mes dires en commençant par me poser des questions sur ma vie privée, sur la nationalité de mes parents, s’ils étaient algériens et quels étaient leurs noms, le nombre de sœurs et leur date de naissance, si j’avais des frères décédés ou non et quel était leur âge à la date du décès, le nom de l’école, du collège et du lycée où j’ai étudié, la date de l’obtention du baccalauréat, des études poursuivies à l’université et la date d’obtention de mon diplôme. 
Quand j’ai commencé à enseigner et à quelle date j’ai été titularisée. Il y avait tellement d’autres questions de tous genres au point que je croyais qu’ils allaient m’interroger sur ma couleur et mon plat préférés.
Puis commencèrent les questions concernant le mouvement. Première question : « quelle était ma relation avec le mouvement du 8 mai 45 ». J’ai répondu que je ne connaissais rien d’eux et que j’avais inscrit cela sur la pancarte seulement, après m’être rappelé les événements du 8 mai 45.
Deuxième question : qui est Manar et quelle est ta relation avec elle.
Je leur ai répondu qu’il s’agissait d’une amie, avant qu’elle ne parte en Egypte et elle n’a aucune relation avec la politique. Elle n’exerce aucune profession. Puis ils m’ont interrogé sur la pancarte qui portait sur Medelci. Je les ai informés que j’ai entendu des gens dans le bus parler de lui et qu’il aurait tenu des propos antinationaux, alors j’ai écrit ce slogan pour passer le temps dans le bus et que je ne comptais pas la sortir lors du rassemblement. Quant à la photo de Baba Nadjar qu’ils ont trouvé dans mon sac, je leur ai dit que je l’avais trouvé dans la rue et que je m’étais solidarisée avec sa cause. Quant aux photos prises des policiers, je leur ai dit que j’étais une amatrice de photos et que je photographiais tout ce que je voyais dans la rue…A ce moment, une policière m’interrompais et des signes de colère apparaissant sur son visage en me disant : tu te solidarise avec un assassin (Baba Nadjar). Je lui ai alors répondu que peut-être qu’il est innocent et il ne demande qu’une révision de son procès. Avant que je ne termine ma phrase, elle dira de manière violente : « réponds, pourquoi as-tu photographié les policiers ? ». Je lui ai dit : « j’ai  déjà répondu à cette question, ma sœur ». Il hurla alors : « Je veux que vous me répondiez à moi et je ne suis pas ta sœur ». Je l’ai informée encore une fois que j’étais une amatrice de photos. A ce moment son langage est devenu plus aigu en me disant : « pourquoi n’es-tu pas devenue photographe ? ». Je lui ai répondu que mes parents n’auraient pas accepté. Il vociféra encore une fois à ma figure : « ils n’acceptent pas que tu sois une photographe mais ils acceptent ce que tu fais là actuellement § Nous allons contacter ta famille. N’importe quel homme présent chez toi sera ramené ici. Que dis-tu si on ramenait ta mère ? Sera-t-elle satisfaite de te voir ainsi ? Que lui arrivera-t-elle ? Veux-tu qu’elle te voit ainsi ? Parles ! Sinon nous allons la contacter ». A ce moment, je ne pouvais plus me contrôler et je me suis effondrée en pleurs. Mais je suis restée constante dans mes dires jusqu’à fin. Lorsque j’ai persisté dans mes affirmations, les deux policiers commençaient à se regarder entre eux et à sourire et l’un d’eux m’a dit : « Ah, donc Manar est ton amie et la photo tu l’as trouvée dans la rue et tu es une amatrice de photos, comme tu veux. »
 
Quand il a terminé de rédiger son rapport, il me le donna pour le signer. A la fin, ils m’informèrent qu’avant ma libération, ils devaient m’emmener à l’hôpital, car il s’agissait d’une procédure routinière. Je suis partie, contrainte à l’hôpital avec eux. J’ai été examinée et le médecin a trouvé une hypertension artérielle. Ils m’ont donné des médicaments et ont contrôlé peu après ma tension qui était toujours élevée. On ont alors réalisé un ECG pour savoir si j’avais un problème cardiaque. El Hamdou Lillah, je n’avais rien de ce côté-là. 
Ensuite les policiers m’ont emmené vers un autre lieu pour prendre mes empreintes digitales plusieurs fois puis me photographier de face et de profil
A la fin, ils m’ont ramené au commissariat. J’étais exténuée, au bord de l’effondrement. Et les deux policiers qui m’avaient emmenés à l’hôpital venaient de prendre leur permanence de nuit et étaient très touchés par mon état et m’ont considéré comme une sœur et m’ont accompagné avec leur voiture de police à la gare routière du Caroubier, où j’ai pris un taxi  pour rejoindre mon domicile. Je ne pouvais croire que le cauchemar était terminé et que j’allais passer la nuit chez moi. 
J’étais heureuse, en colère, fatiguée et abattue à la fois. Mais ce qui est certain c’est que j’étais fière d’appartenir au groupe de jeunes de la révolution du 8 mai 45, ce groupe qui a mis le régime en état d’alerte extrême. Un régime qui a peur d’une jeunesse qui n’avait que la voix pour crier et des pancartes en papier.
Cette expérience m’a appris beaucoup de choses et je crois qu’elle a affermi mes convictions et ma foi en la justesse de notre cause.
A la fin, je voudrais dire, malgré tout ce que j’ai vécu et subit, une parole de Vérité concernant les policiers. Je persiste à croire qu’ils sont nos frères et qu’ils aiment l’Algérie et certains d’entre eux se sont comportés de manière fraternelle avec moi malgré nos divergences.

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