jeudi 10 mars 2016

Le coût économique du 4e mandat de Bouteflika


Par El Kadi Ihsan
Lorsque le président Bouteflika a fait son AVC le 27 avril 2013, un cycle économique avait déjà pris fin. Mais c’est deux ans plus tard, en pleine aventure déliquescente d’un improbable 4e mandat présidentiel à la tête de l’Algérie, que la perception de ce changement de période devient un peu plus claire, pour lui et pour son entourage. Conséquence, une montée de panique.
Le 3e mandat de Abdelaziz Bouteflika avait déjà un coût économique. Le financement par le transfert social à flux non soutenable du statu quo politique. Le 4e mandat va présenter une facture anxiogène au moment de solder les comptes. Avant le 27 avril 2013, le statut quo du modèle économique était une option volontaire. Depuis le contre-choc pétrolier, le président de la République se réveille lentement, veut agir, mais ne peut plus. La poursuite du statu quo des politiques publiques en devient inertielle. Les conséquences sont considérables d’une absence d’animation politique par le Président de la réponse globale à la crise qui arrive. En particulier dans un système de décision hyper centralisé oÙ l’arbitrage de l’instance présidentielle est requis en permanence. Selon le vœu même de Abdelaziz Bouteflika au dessein omnipotent déclaré. L’Algérie de 2016 a, sur un plan comptable, plusieurs avantages par rapport à celle de 1986 ou 1987 lorsque s’est précisé le grand contre-choc qui allait changer la trajectoire politique de l’Etat : réserves de change importantes, presque pas de dette extérieure…
Mais elle a, en sa défaveur en 2016, une tare névralgique : pas de feuille de route pour le changement, et pas de président actif pour le conduire.
Si les réformes politiques et institutionnelles n’auraient pas été possibles sans octobre 1988, les réformes de marché pour rendre l’économie plus compétitive n’auraient, elles, pas été envisageables sans l’engagement du président Chadli en leur faveur dès 1986. Ce rôle présidentiel, essentiel dans le modèle décisionnel algérien, aggravé par la frénésie bouteflikienne des ordonnances législatives, n’existe plus pour, au moins, cause d’incapacité. Son absence étale ses dégâts en priorité dans trois domaines-clés : l’arbitrage stratégique dans la transition énergétique, le volontarisme pour élargir le périmètre d’affaires pour le privé et le réduire pour l’Etat marchand, l’attraction de l’investissement étranger en Algérie.
Le président Bouteflika aurait-il conduit une nouvelle modernisation de l’économie s’il n’était pas malade en plus d’être âgé de 79 ans ? Les économistes redoutent les analyses contrefactuelles, celles qui évaluent un autre scénario que celui qui s’est déroulé dans les faits. Une chose est acquise. La priorité stratégique donnée depuis 15 jours au programme des énergies renouvelables arrive avec au moins 5 années de retard, lorsqu’après le départ de Chakib Khelil les langues se sont plus vite déliées sur le déclin algérien de la production d’hydrocarbures. Le Président, avant même d’être très diminué depuis avril 2013, a écouté Youcef Yousfi plutôt que Nabni. Sa récente implication dans ce qui veut être une impulsion solennelle à la transition énergétique arrive désincarnée, sans boîte à outils hormis l’incantation. Pour bien comprendre combien coûte à l’Algérie l’absence d’une animation politique du changement de modèle économique, il faut juste regarder l’action du président iranien Rohani.
Elu sur un programme de désescalade politique vis-à-vis des Etats-Unis et de reprise de l’insertion de son pays dans l’économie mondiale, Rohani réalise point après point sa feuille de route. Une fois levées les sanctions économiques, il s’est transformé en VRP de son pays pour renouer avec les investisseurs étrangers et les amener à travailler en Iran. Le président Rohani a obtenu, par son activisme dans les capitales qui comptent dans le monde, un début de mouvement de capitaux entrants dans son pays. Peugeot, certes anciennement installé avec un partenaire local, va, par exemple, y revenir avec un projet industriel intégré qui n’a rien avoir avec celui du montage de base réservé à l’Algérie.
L’Iran, ennemi juré du capitalisme avancé de l’OCDE, s’apprête à devenir en moins d’un mandat présidentiel une destination émergente pour les investissements étrangers. Plus attractif que l’Algérie alliée supposée depuis près de 20 ans des puissants du monde sur, au moins, le front de la sécurité régionale. Le président Bouteflika, immobile depuis trop longtemps, est déjà symboliquement relégué au rang de chef d’Etat d’un pays africain au PIB modeste qui ne peut attirer que des financements chinois pour poursuivre la construction de ses équipements. Le coût de l’absence présidentielle s’exprime, en l’occurrence, dans une rareté anormalement élevé du capital étranger en Algérie, compte tenu de son PIB et de son potentiel de marché.
L’absence de e-payement en 2016, l’inexistence de banque ou université privées algériennes, le monopole public de fait sur les transports aériens et maritimes. Les illustrations sont extensibles à profusion de la nécessité d’ouvrir à la concurrence du privé, de numériser, de moderniser l’activité économique. Sans engagement politique présidentiel fort, cela ne se fera pas. Ou, comme pour la transition énergétique déclarée prioritaire, cela se fera lorsqu’il ne sera plus possible de continuer autrement. C’est-à-dire trop tard. Là, encore plus qu’ailleurs finalement, le mandat du Président absent est une promesse tenue. Celle d’un mandat pour rien.
Dans un contexte critique ou ce qui n’a pas pu être entamé auparavant, doit être parachevé dans l’urgence. Une séquence résume tous les décalages algériens de l’ère hémiplégique de la gouvernance. Pour la première fois, vendredi dernier, une étape du Grand Tour d’Algérie cycliste – qui débute par le Grand Prix international d’Alger – a été filmée en direct dans son intégralité. Comme pour le Tour de France et les autres grandes épreuves sportives. L’organisateur, secteur de l’initiative associative, a bien travaillé. La Fédération algérienne de cyclisme (FAC) a invité des équipes de plusieurs pays européens, arabes et africains. Les équipes algériennes au nom de marques (Cevital, Ooredoo, etc.) ont également investi ce sport aux belles valeurs. Face à ce dynamisme, une couverture tatillonne par la chaîne de télévision publique qui a combiné des plans aériens d’hélicoptère de la DGSN avec, au sol, des caméras fixes.
Echangeurs, trémies, voies rapides, bâtiments publics rutilants, îlots directionnels fleuris : le panorama vertical sur les hauteurs de la capitale a spectaculairement rappelé combien l’Etat a dépensé dans son rattrapage des infrastructures. Sans créer d’économie. S’il en avait créé une, c’est une grande boîte de production télévisuelle algérienne qui aurait réalisé les images aériennes sans le secours de la police. Et la FAC aurait pu vendre aux enchères les droits de ce bel événement entre plusieurs télés prospères de droit algérien. Ce que les télés privées ne sont toujours pas.
Peut être aurions-nous alors échappé au commentaire affligeant du cyclisme à la télévision aux relents de vieille économie de rente finissante.

El Kadi Ihsane
Publié par El Watan, 07 mars 2016 sous le titre : Le coût économique du 4e mandat au chevet d’un phénomène algérien émergent

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